À l’importation, elle coûte 1 euro le kilo alors qu’en France on la produit à 2 euros » : pourquoi 100 tonnes de lentilles bio françaises s’accumulent à Laure-Minervois

lentilles bio

À Laure-Minervois, la coopérative Graines Équitables voit s’entasser plus de 100 tonnes de lentilles bio sans débouché, alors même que leur consommation progresse en France. Entre importations canadiennes à bas coût et appels d’offres publics qui regardent surtout le prix, la filière audoise se retrouve fragilisée et interroge la capacité du pays à défendre sa souveraineté alimentaire. Les producteurs redoutent une impasse durable.

Des lentilles bio locales sans débouchés

Dans l’entrepôt de la coopérative, plus de 100 tonnes patientent depuis des mois sur des palettes, sans débouché. Ces volumes viennent des exploitations audoises engagées dans l’agriculture biologique. Les producteurs, qui comptaient sur cette culture pour diversifier leurs revenus, voient leurs stocks immobilisés et leurs trésoreries se tendre.

Yann Bertin, directeur de Graines Équitables, évoque un déséquilibre du marché. Selon lui, la filière nationale de lentilles produit pourtant des volumes adaptés à la consommation française. Mais la demande se détourne des circuits locaux au profit de marchandises importées, ce qui laisse la production régionale coincée dans les silos.

Le responsable pointe d’abord le rôle des importations massives venues du Canada. Il rappelle que la lentille importée arrive à 1 euro le kilo, quand le coût de production atteint 2 euros en France. Un tel écart fragilise directement les lentilles bio de l’Aude et alimente l’idée d’abandonner cette culture dès 2026.

Lentilles bio et loi EGalim locales

Les marchés publics cristallisent ces tensions. La coopérative comptait sur la restauration collective locale pour écouler ses récoltes. Mais les appels d’offres retiennent surtout le prix unitaire et mentionnent rarement l’origine, plaçant les producteurs de lentilles bio en concurrence avec des fournisseurs étrangers moins chers.

Pour Yann Bertin, ce fonctionnement relève d’un choix politique. Maîtriser les budgets passe par l’achat le moins cher, mais revient, selon lui, à faire peser le coût sur la santé d’enfants et personnes âgées. Il rappelle que des lots importés peuvent provenir de systèmes utilisant des intrants interdits en Europe.

Il rappelle le non-respect de la loi EGalim, votée en 2018. Le texte prévoyait qu’en 2022, la moitié des produits servis en restauration collective soient durables ou sous signes de qualité, dont 20 % issus du bio. Une enquête de l’Association des maires de France montre que seulement 18 % de communes respectent cet objectif.

Relocaliser la filière audoise avec FANTA’SCIC

Le paradoxe est net : malgré stocks en hausse, la consommation de lentilles progresse. Selon l’observatoire Terres Univia-OléoProtéines, les ventes ont augmenté de 8 % entre 2023 et 2024. Pour Stéphane Linou, expert en résilience alimentaire et sécurité nationale, le respect d’EGalim aurait évité les tonnes bloquées à Laure-Minervois.

Il plaide pour des contrats d’approvisionnement locaux entre collectivités et producteurs. De tels engagements sécuriseraient les commandes et offriraient une visibilité à long terme aux agriculteurs. Ils stabiliseraient les revenus, soutiendraient l’économie et renforceraient la souveraineté alimentaire et la sécurité nationale.

Pour desserrer l’étau, la coopérative mise sur FANTA’SCIC, projet de relocalisation alimentaire dans l’Aude fondé sur friches réhabilitées et circuits courts. Appuyé par FILEG, qui structure la filière régionale, recense les outils de tri et de stockage et facilite la contractualisation avec les acheteurs publics, il doit prouver qu’un modèle coordonné peut valoriser les lentilles bio locales.

Un signal d’alerte pour la souveraineté alimentaire locale

À Laure-Minervois, le sort des lentilles bio stockées dépendra largement des décisions à venir des acheteurs publics. Si les collectivités s’engagent sur des contrats locaux et appliquent réellement la loi EGalim, la filière pourra retrouver des débouchés stables. À défaut, les producteurs risquent d’abandonner cette culture et d’affaiblir encore la souveraineté alimentaire du territoire. Le projet FANTA’SCIC pourrait alors devenir un levier décisif.

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